Cher Nicolas,
Le froid est revenu, avec lui les changements d’heure, et les dimanches soirs passés au téléphone, en pointillés, ce moment où il aurait fallu travailler, mais finalement, puisqu’on travaillera demain aussi.... Les bruits de la rue se font plus rare, tout le monde est rentré, blotti. J’ai un peu frais, un peu de fatigue des fêtes du week-end et du travail de la journée. En t’écrivant je me sens mieux.
J’ai bien reçu toutes tes lettres et voici qu’enfin je prends la plume. Ainsi la belle Mathilde est malade ? Tu l’embrasseras, et lui donneras l’article que je t’avais envoyé, pour la divertir. Depuis qu’elle a quitté Jean, elle semble dans cet état mi-coléreux mi-perdu qui caractérise les femmes blessées, en attente, mais trop indignées pour à nouveau s’attendrir. Il faudrait qu’on s’attendrisse sur elles, et lorsque cela arrive, elle méprise l’attendri (trop conquis, trop facile, pas sexy). Je sais bien, car je ne suis pas si loin d’en être une, qui n’a toujours pas dit à qui tu sais ni son amour ni son désir.
Mathilde a tort, cependant, lorsqu’elle te parle du compte à rebours. Ainsi en va-t-il des femmes de plus de 32 ans. C’est la fin, bientôt la fin. Elles cherchent un père, pour avoir un enfant à elles, un vrai : plus de temps, il passe il file !
Quelle perte de liberté, quel temps perdu au nom du temps à gagner ! Et la vie qui attend là à la porte, toujours reculée, toujours reportée au nom de la vie à venir—peut-être, un jour, une vie bien à soir, dépendante et amoureuse, un enfant, un lardon tout chaud.
Tu sais bien que j’aime les enfants. Mais tu sais bien que ces propos me fatiguent, ces femmes énervées de ne pas réussir à avoir. Avoir un homme, avoir un enfant, soyons gentils, je passe le reste. Avoir pour réussir dans le fabuleux domaine de l’affectif.
Déshabillez vous mesdames. Prenez le temps d’aimer, et laisser le compteur défiler tranquille.
Les filles m’appellent pour un café blanc (fleur d’oranger, eau chaude... et pâtisserie si le cœur m’en dit), je les rejoins.
Je t’embrasse bien, écris-moi vite,
Clarisse
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